Tiaret en 1911

vu par Jean de Montlaur,  dans  Ben-i’-kelb (Fils de chien) ; Librairie Alphonse Lemerre, Paris, 1913, 278 p)

 

Note de lecture par luc.thiebaut@sfr.fr 14 février 2021

J’ai trouvé un vieux roman qui décrit Tiaret d’avant 1911 :  C’est un roman peu connu qui donne beaucoup de détails, dont certains inventés, avec une vision très coloniale de la société d’alors (écrit en 1911), par un romancier de passage. Je ne lui ai guère trouvé de qualité littéraire et ne me fie pas aux détails qu’il mentionne mais ma présente démarche a pour but de faire « enregistrer » ce roman comme témoignage d’époque par des personnes qui s’intéressent à Tiaret et de les interroger sur la véracité de certains aspects de la description donnée

Malgré le « prix Montyon 1913 décerné par l’Académie Française », ce roman est très peu cité sur la toile, et uniquement dans une simple liste : (www.academia.edu/37080718/Luisa_Benatti_Profil_historique_et_sources_des_littératures_sahariennes pour « 1914 

Le nom de Tiaret n’y est jamais cité, mais, derrière la ville nommée Tagdempt où se déroule tout le roman, plusieurs détails se rapportent manifestement à Tiaret

L’intrigue : Après la mort de son père, Mohamed quitte son douar près d’Aïn-el-Hadjar (p 6) avec sa mère pour arriver (p 18) dans « une ville blanche » où sa mère l’abandonne. Il mendie. On ne sait pas quelles sont les origines du héros, surnommé Beni-i’-Kelb, origines peut être nobles, issu d’une race de cavaliers p 52 ? ou fils d’un spahi parisien p 198 ?

Malgré toutes les humiliations, Beni-i’-Kelb va se mettre au service des « chassours » (chasseurs d’Afrique) et se lier d’amitié, intermittente, avec le Lieutenant et avec une « cigarière » espagnole

C’est l’importance donnée à ces cigarières qui m’a intrigué car je n’ai pas trace d’usine de cigares à Tiaret alors que le roman évoque « de l’autre côté de la place plantée d’arbres, les cigarières de chez Assora … » p 30 ; Or, par exemple, les « Bastos », souvent citées (parfois « Jorro ») comme synonyme générique de cigarette, ne sont fabriquées que dans la lointaine Oran.

Les autres détails cités que je n’ai pas pu non plus rapporter à ma « connaissance » vague de Tiaret : le Col Lamoricière p6 ; l’Hôtel Bourmont ; le « Hammam des riches, rue nationale » p 29 ; « les boutiques de Bab-el-Arbi » p 214 :

D’autres détails par contre correspondent bien à Tiaret (son « village nègre » p 25 et, infra, ses garnisons) ou à ses environs : « les chutes de la Ménah, ou pour les cimes boisées au-dessus de la Jumenterie » (avec J majuscule) p 233 : Mohamed voit le « col de Guertouphah » p.234 :

Au-delà de ces détails, véridiques ou inventés, le roman nous renseigne sur le vocabulaire employé en 1911. Des orthographes pas encore arrivées à leur transcription moderne :   toobib, guitoons p 8, mouchachou, couscouss (avec deux s), méchouï (avec trémas p 12) koëhl p 184, « fumeurs de kief », « shall » p 251 pour châle, … Des sens qui ont évolué : « gazous » p 43 & 261 pour vin mousseux ; Beïram p 104

Un vocabulaire souvent raciste (« Bicots », « les « fatmas ») avec beaucoup d’expressions en « arabe de cuisine » typiquement colonial : Arbis, yaoudis, djemmels, aroua, alouf, … le plus révélateur me semble l’emploi fréquent de « makache » en guise de simple négation « makache parler » 60 « c’est makache pour rentrer dans les fusils » p64 », « makache bobo » p 259

Plusieurs groupes sociaux sont évoqués, avec un vocabulaire et un point de vue nettement colonial : les Beni-Guil et leur « saint », p 131, « ce « m’rabot » p 116 :

Les Chaambas, p 107 avec lesquels Mohamed faisait des « marches (…), jadis ! »

Les Flitta, un « indigènes des douars » p 82 dont est originaire le méchant Achmet, « goumier », « planton au bureau arabe » p 81.

« Les nègres » qui « prient devant les gros piquets rouges et bleus du village » p 134

L’un de ces groupes sociaux m’intrigue par la description qu’en fait le roman et je suis preneur de votre interprétation : « des nomades l’emmènent au loin (…) ils vont seuls, sans femmes, sans enfants plus rôdeurs que marchands, courtiers de toute besogne, souples et sournois, ils n’entrent jamais dans les villes, campent en dehors des portes où les citadins viennent leur acheter. (…) ils causent d’un pays lointain, mystérieux au-delà des distances, où les attendent les leurs, où ils revendront riches et puissants, ayant drainé l’or maudit ! (…) jamais ils ne couchent aux lieux de la veille. » [Ce ne sont pas des juifs, qu’ils croisent] Ben-i’-kelb lâche les nomades et arrive à Tagdempt. Chez les « chassours » « sur la route du village nègre » p25

Un autre groupe ambulant, des artistes sont sans doute la combinaison romancée, un amalgame par l’auteur entre « Oulaëds-Naïls », juifs et « gitans » ? : « derboukas » « sans doute des Oulaëds-Naïls venues du nord de la côte » p 166 « La nouba ? c’est-à-dire trois guitaristes gitans, le cigare aux dents, deux pépés débraillées qui grattent du violon, et puis un indigène aveugle qui joue de la flute » et « sept danseuses. Une vieille, en costume yaoudi, secoue un tambourin (…° les autres femmes se repassent trois gros derboukas. (…) les unes ont d’étroites chéchias brodées sur la tête, d’autres des mandils aux ton criards (…) des vestes comme celles des tirailleurs (…) de larges serouels comme les femmes de la côte », » p168-169

Quant aux Européens : (la smala de) spahis a quitté la ville depuis « bien dix ans » p 199, la Légion est présente et reste, après le départ, à la fin du roman, de la garnison de chasseurs (« le 7ème ») et son remplacement (?) par des tirailleurs.

Les Cigarières, espagnoles, nombreuses, sont souvent des « pépés » (au masculin) p 70

Voyant Ben-i’-kelb ivre, des Européens disent « il est joli, le cadeau que nous leur avons fait … l’absinthe ! Ils se tueront tous, comme celui-là … C’est de notre civilisation qu’ils meurent ! »  p 240

L’autre alcool évoqué : « ce vin blanc épais, sucré, à goût de miel et de fleurs, tiède et capiteux, qui se récolte à Sidi-Dao, là-bas, près du village où naquit l’émir Abd-el-Kader » p 261

L’auteur, Jean de Montlaur, est un écrivain-voyageur qui écrira, sept ans après Sur la trace des "Bandeirantes" /, l'Édition française illustrée (Paris)1918. Ce roman sur le Brésil, à qui il « trouve [une] âme sarrazine » fait plusieurs comparaisons du Brésil avec l’Algérie et notamment avec Oran, le Sud-Oranais, les « Chass. d'Af. » et « nos goums algéro-marocains »

Voici quelques notes, quelques extraits qui pourraient renseigner sur Tiaret du début du XXème siècle quelqu'un peut m’aider à démêler l’observation de l’imagination.Luc Thiébaut

 

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