Les palmiers de Marrakech par Winston Churchill 

émission  « Au Coin de Nos Rues » sur Radio Villejeun’s, par Luc Thiébaut , 22 février 2017

 

 

Partons de la route de Saint Brieuc qui est ponctuée par des palmiers devant l’école d’agronomie de Rennes  ; grimpons vers Villejean car tous les cyclistes ont remarqué que ça montait jusqu’à l’église St Luc ; nous arrivons sur ce qu’on pourrait donc appeler la « colline de l’Eglise » St Luc, en anglais « Church Hill ». Et effectivement (mais c’est une coïncidence) nous sommes bien avenue Winston Churchill !

Un grand bonhomme ce Churchill, un grand ami de la France, même si … et un amoureux de Marrakech. C’est à ce titre que Sir Winston Churchill est l’invité de notre émission « Au coin de nos rues », car nos rues se prolongent de l’autre côté de la Méditerranée. Et évidemment notre arbre sera aujourd’hui le palmier, ceux du Maghreb et ceux de Rennes.

Winston  Churchill , homme politique, aimait la guerre ; à 21 ans, jeune officier, il part observer la guerre d’indépendance de Cuba, en 1895. ..et y prendre le goût du cigare ! C’est sans doute à Cuba qu’il vit ses premières palmeraies : il y a dans cette île 70 millions de palmiers, de 60 espèces différentes ! dont le palmier royal, l’arbre national, Roystonea, cousin des Palmistes de Cayenne.

Des guerres, donc, Winston  Churchill  en fit beaucoup. C’est entre deux guerres que Churchill  découvrit Marrakech,  En 1935, un an seulement donc après la fin de la guerre du Maroc dite  “pénétration pacifique” (de la France au Maroc), Winston  Churchill peint Marrakech pour la première fois. C’est entre deux batailles de la guerre mondiale  qu’il y retourne, souvent, pour se reposer, pour y installer son chevalet, et du coup pour y fonder un mythe.Dans le roman éponyme de Fouad Laroui (Julliard pocket, 2008, 158 p) La femme la plus riche du Yorkshire, se permet de dire “Marrakech  doit tout à Churchill”.

 

 

Qu’en est-il, en fait, de ce Maghreb dans la vie du grand Anglais ?

Le coup de force de Guillaume II à Agadir en 1911 déniaise le Ministre Churchill sur les intentions pacifiques de l’Allemagne. Winston  Churchill va  s’illustrer pendant les 2 guerres mondiales. Au cours de la première, la bataille des Dardanelles, en Turquie, fut un douloureux échec pour lui (et plus encore pour des milliers de soldats austaliens, néo-zélandais … et turcs)   C’est au cours de la seconde guerre, dont il fut un acteur majeur, sinon l’acteur principal face à Hitler (un autre peintre !), que Churchill  a été  au centre de plusieurs  évènements qui se produisirent en Afrique du nord .

Coïncidence ! son épouse se prénommait Clémentine ! homonyme du petit agrume né en Algérie. Et c’est à quelques kilomètres du lieu de naissance de cette douceur délicieuse et orangée que se produisit un évènement dramatique, amer pour Winston  Churchill : à  Mers el Kébir, le 3 juillet 1940, le bombardement britannique de la flotte française dans ce port oranais : plus de 1000 morts dont de nombreux  Bretons. Etant donnée l’attachement de Churchill  à la France, “ce fut la plus pénible et la plus odieuse décision que j’ai jamais eu à prendre” .

Deux ans plus tard, en novembre 1942, quelques km plus loin, c’est Torch, le débarquement anglo- américain en Afrique du nord. Roosevelt ne voulait débarquer qu’à Casablanca, sur l’Atlantique, craignant de s’engager en Méditerranée. Churchill l’amena à débarquer aussi à Oran, Alger et  Bougie  (aujourd’hui  Bejaïa).

C’est de Casablanca, où se tint la conférence d’Anfa en janvier 1943, que Winston  Churchill  retourne se ressourcer à Marrakech. Un an plus tard, le  12 janvier 1944, il y  rencontre le général de Gaulle.  La veille, 11 janvier 1944, les nationalistes marocains demandent l'indépendance du pays., …et le 11 janvier est encore Fête nationale ... juste avant Yenayer ! Avoir  ainsi cotoyé l’ histoire maghrébine ne le rendit pas toujours clairvoyant : en 1957 il écrit à sa femme qu'il espère que les Français vont "battre les terroristes algériens" !

Après guerre, au gré des alternance politiques, Churchill  retourna plusieurs fois peindre  à Marrakech. Il y installe son chevalet sur le toit de la villa Taylor. Buveur invétéré, il ne put que laisser son nom au bar du grand hotel la Mamounia qui s’appelle aujourd’hui “ bar Churchill”.

Mais Marrakech ne se limite pas à ses alcools... même si une de productions locales  est la mahia, alcool de figues ou de dattes, - de dattes, ...- parfois parfumée à l’anis.

Capitale de l’empire almohade, Marrakech fut, avec les Mérinides supplantée par Fès, mais du début  du XVI° à la fin de XVII°, les Saadiens rétablirent Marrakech comme  capitale, avant que les Alaouites n’établissent leur capitale à Fès puis Meknès, et, depuis le protectorat, à Rabat.

Marrakech fut la capitale du Maroc qui a donné son nom à ce pays dans les langues européennes :  

beaucoup de Marocains ignorent que les mots “Maroc”, “Morroco”, .. sont des déformations de “Marrakech” (en persan “Maroc” se dit “Marrakech”, carrément ! )

D’autres langues ont nommé ce pays par une autre de ses capitales

[1] : en turc, “Maroc” se dit Fas. Ét évidemment, en arabe “Maroc” se dit “Maghreb”.

En breton, “Maroc” se dit “Maroko” mais  Kermarech (Morbihan, Kermarec à Rennes)  ne doit rien à son anagramme Marrakech !

Marrakech se suffit à elle-même, fondée il y a mil ans par Youssef Ibn Tachfin et les Almoravides qui y installèrent la palmeraie.

 

 

[1] Curieusement, ces derniers jours, à propos du différent avec l’UE, des médias (France culture (le 17/02/17, 2 fois dans le même journal)  et Médiapart (1/02/17, blog de Niko) ont parlé de “royaume de Rabat”. “Royaume de Rabat” ou"kingdom of Rabat," sont aussi les noms de styles de tapis.

 

La palmeraie de Marrakech compte 100.000 palmiers et on en replante  mais c’est surtout sa superficie qui est en régression. Passée de 15 000 à 12 000 ha, elle est grignotée par une urbanisation de luxe malgré des protections qui remontent à un dahir de 1929.

La palmeraie de Marrakech ne produit pas de dattes d’intérêt commercial mais elle abritait une agriculture diversifiée qui se transforme en une “ryadhiculture” bétonnante où la diversité n’est plus que celle de la nationalité de leurs riches propriétaires.

Le Maroc lui même  possède 4,5 millions de palmiers. C’est beaucoup mais ce n’est que la moitié du nombre de palmiers d’Algérie.

En termes non plus quantitatifs mais qualitatifs, variétaux, le Maroc ne produit pratiquement pas de  'Deglet Nour', « le doigt de la lumière ».

Cette datte muscade représente, 56% de la palmeraie tunisienne et 45% de l’algérienne. Elle est très demandée, y compris par les consommateurs marocains (à Rennes, comme au Maroc, principal importateur de la Tunisie)

Au Maroc, la variété locale la plus demandée est la Mejhoul  (& secondairement  Bou Feggous). La production marocaine de Mejhoul a été anéantie depuis plus d’un siècle par un champignon, le bayoud. C’est à partir de plants marocains que la Mejhoul  s’est implantée en Californie sous l’orthographe Medjool, il y a 90 ans, en Israel et grâce à des intiatives militantes, en Palestine. La demande  européenne, par exemple à Rennes, pour cette datte Mejhoul se développe beaucoup depuis le début du XXIème s.

La pauvreté du Maroc en palmiers de haute réputation, est balancée par leur diversité variétale.  A terme, cette biodiversité intraspécifique représente un atout qui peut permettre au Maroc la création de nouvelles variétés intéressantes. A l’opposé des monocultures des palmeraies algérienne et tunisienne, telles qu’elles se développent dangereusement hors oasis, la biodiversité accroit la résistance à des maladies telles que le bayoud qui depuis 150 ans handicape la phoeniciculture marocaine.

« Phoeniciculture” ? c’est le nom de la culture du palmier-dattier, phoenix dactylifera. Phoenix car c’est « l’arbre « phénicien » » (Rey) ce qui pourrait nous amèner au Liban actuel mais aussi aux comptoirs carthaginois de l’Afrique du nord. Mais d’autres Orients lui donnent aussi ses lettres de noblesse.

 

Le palmier-dattier, est si l’on peut dire, un pilier de l’Islam 

le Coran évoque le palmier, nakhla, dans plusieurs sourates :

« Secoue vers toi le tronc du palmier : il fera tomber sur toi des dattes fraîches et mûres. Mange donc et bois et que ton oeil se réjouisse…" (Coran, 19 : 23-26)

Des fruits, des palmiers et des vignes, vous retirez une boisson enivrante et un aliment excellent» (Coran 16/67).

Le palmier est l’emblème de l’Arabie Saoudite

Et dans l’ensemble du monde  musulman, des millions de dattes sont englouties en quelques minutes a chaque Ftour

Le nom arabe de la datte est à l’origine du prénom Tâmir («  qui offre des dates ») et de noms français   d’arbres d’autres familles : le Tamarin : de tamr hindî, « datte de l’Inde » et, par confusion, le tamaris.

 L’aire de répartition traditionnelle du palmier-dattier est calquée sur le monde  arabe et persan, du moins sur leurs parties désertiques.

Comme l’écrit Fernand Braudel : « La Méditerranée court ainsi du premier olivier atteint quand on vient du nord [en Provence]  aux premières palmeraies compactes qui surgissent avec le désert » c'est-à-dire entre « le « verrou » de Donzère, sur le Rhône » et « la porte d’or d’El Kantara » (Braudel F. (dir) - La Méditerranée. L’espace et l’Histoire ; éd. Ats et métiers graphiques, Paris, 1977, 218 p

 

Depuis, le palmier-dattier connait des extensions, productives aux Etats-Unis et en Namibie, décorative dans tout le monde  et notamment  en Bretagne.

le palmier-dattier, pilier aussi de l’orientalisme

Dans l’imagerie française traditionnelle le palmier dattier, le phoenix nord-africain est “la” figure du palmier. C’est le pilier de la construction orientaliste du paysage européen (voir Nice) comme  de la littérature sur le Maghreb[1]. comme l’écrivait Mohamed Dib dans son ultime roman, Simorgh, (A Michel , 2003, 248 p .p70.) : « écrivains algériens, notre soudaine apparition a tari d’un coup et définitivement la source d’inspiration que l’Algérie a représentée et aurait pu continuer de le faire pour bon nombre d’écrivains français, tous genres confondus. Finis les palmiers, la magie des sables, les jeux interdits avec de jeunes garçons. Nous avons fermé les portes de ce paradis-là et mis la clef sous le paillasson. »

Paillasson, c’est un peu la destination de l’autre palmier du Maghreb.

Deux espèces de palmiers

L’Afrique, particulièrement l’Afrique du nord n’a en fait dans son patrimoine qu’un nombre réduit  d’espèces indigènes de palmiers. L’Europe du sud n’en que deux, que l’on retrouve en Afrique du nord :

 phoenix, donc, le palmier-dattier, saharien  et

Chamaerops humilis, le palmier nain, le doum, ( el Âazaf en jebli, Rif occidental), Tigazdan (en amazigh marocain) qui lui est tellien, donc plus méditerranéen

le palmier nain, Chamaerops humilis, le doum

La première femme écrivain algérienne,  Elissa Rhaïs,  il y a 100 ans nous parle dans Saâda la Marocaine, (1919 Plon, " p114) "des têtes de petits palmiers sauvages, dont les Arabes sont si friands ». Aujourd’hui encore, les cœurs de palmiers nain font partie des “traz”, des confiseries consommées à Yenayer. On tire aussi du doum le crin végétal pour remplir les matelas et les palmes pour la sparterie

Mais c’est surtout dans la culture algérianiste, pied-noire, que le Palmier – Nain, le Doum, est important :  symbole, sous le nom de margaillon en pataouète, de ce qu’il faut arracher pour mettre en valeur, les premiers colons ont dû  les extirper et ce n’était pas faciles avec leurs racines très profondes qui refusaient l’arrachement et leurs troncs (stipes) élastiques qui résistaient aux coups de haches comme à la sécheresse. Du coup, ceux qui, plus tard, allaient s’appeler Pieds-Noirs, s'étaient attribués le nom de " margaillons ".

C’est donc avec ce margaillon, ce doum, ce palmier-nain, que nous terminons notre balade en revenant à Villejean, sur le Boulevard d’Anjou où se dresse un beau bouquet de Chamaerops, de palmiers qui ici ne sont pas plus « nains » que le géant de l’histoire du XXème siècle qui les côtoie à un pâté de maison.

Luc Thiébaut , 22 février 2017 

 

[1] avant l’extension pantropicale du cocotier, à partir de l’océan indien et du XVI° s

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