Pour préparer son futur roman "Histoires de résiliences, Algérie Bretagne 1955-2028" paru en 2025 aux éditions "Trapèze", Sylvie Aditi est venue interroger Luc Thiébaut chez lui, sur les camps de regroupements en Algérie, endroits dans lesquels elle avait choisi que se déroulerait son roman. Les questions de Sylvie sont en italique. Mes réponses ont-elles contrivué à ce très bon roman ? En ce qui concerne ce qui suit, préparé sur plusieurs années avec une grande rigueur, rigueur qui n’est pas toujours celle de mes réponses « au pied levé ». Les notes en bas de page sont de Sylvie (mars 2026)
Interview de Luc Thiébaut du Jeudi 14 avril 2022
Sylvie : Dès l’antiquité, selon Michel Cornaton, il y eut des phénomènes de regroupement de population, et il semblerait que l’on puisse considérer les enceintes des châteaux forts regroupant des serfs comme des précurseurs de ces camps. Mais Michel Cornaton évoque deux types de camps de regroupement : ceux liés à la colonisation et ceux de la décolonisation.
Les camps que l’on observe durant la guerre d’Algérie semblent correspondre à cette dernière catégorie. Mais quelle était la spécificité de ces camps ? Et surtout à partir de quand ils ont commencé à se développer ?
Luc : Je pense que Michel Cornaton y répond plus précisément ; peut-être pas tout au début, je pense vers 1955 ou 1956. Moi je mets ça un peu en parallèle avec la création des Harkas, des Harkis qui date de 1955. Donc ce n’est pas tout le début de la guerre d’Algérie, dans la région des Aurès.
Vous avez dit les « Harkis » ?
Oui les Harkis, je prononce ça en arabe. Oui, car il faut faire attention que derrière le mot « Harki », en dehors des aspects très péjoratifs qu’on trouve malheureusement un peu partout, ça désigne deux catégories différentes, selon que l’on se situe avant l’indépendance ou après l’indépendance. C’est assez important. Parce que les Harkis, proprement dit, pendant la guerre d’Algérie, c’étaient des supplétifs, des « contractuels », si vous voulez, « à durée déterminée » de l’armée française, qui faisaient différents travaux, en particulier dans le cadre de ce que vous dites. Et il y avait d’autres catégories de supplétifs ; et par ailleurs, il y avait des Algériens, « Musulmans » comme on disait, qui étaient soldats de l’armée française réguliers, tirailleurs algériens, les Spahis, etc. Ça c’est les Harkis avant l’indépendance. Après l’indépendance, jusqu’à aujourd’hui, ceux qui ont été en partie dans les camps de Harkis, dans les hameaux de forestage, et ceux qu’on traite comme insulte de « Harki » aujourd’hui, c’est tous les Algériens qui se trouvaient du côté de la France au moment de l’indépendance. Qu’ils aient été Harkis proprement dits ou d’un autre corps de supplétifs, qu’ils aient été soldats réguliers de l’armée française ou même qu’ils aient été simplement gardes-champêtres, fonctionnaires de l’administration française mais au mauvais moment, au moment de l’indépendance, alors que, dans les dirigeants actuels, enfin je commence à être vieux, mais surtout après l’indépendance, il y avait énormément de dirigeants qui avaient été des soldats de l’armée française, comme les deux présidents de la République Algérienne, Ben Bella et Mohamed Boudiaf qui avaient fait la bataille de Monte Casino di Garigliano en 1945. Donc il y a énormément d’anciens combattants algériens dans l’armée française, même si ces deux-là en particulier, Ben Bella et Boudiaf, dès après la seconde guerre mondiale, se sont engagés, et peut-être déjà avant, se sont engagés pour l’indépendance, y compris de manière armée dès 1949, etc.
Ils étaient dans l’armée française avant ?
Ils ont été comme beaucoup d’Algériens. Vous savez la France, le débarquement en Provence, c’était largement des gens qui venaient d’Algérie. C’est assez bien décrit, enfin assez bien, dans le film « Indigènes » que vous avez peut-être vu de…
Non je ne l’ai pas vu.
C’est à voir. Alors il a été à la fois salutaire parce qu’enfin, on parlait de ces gens-là et en même temps, il n’est pas très honnête, enfin il y a beaucoup d’erreurs et, en particulier il est biaisé parce qu’il donne un rôle exagérément positif à ces tirailleurs indigènes, alors que dans l’armée française, dans ce qu’on appelle « l’armée d’Afrique », qui a libéré la France en particulier en Provence, il y avait des Européens d’Algérie. Il n’y avait pas que des indigènes. Donc la question « Quand est-ce que ça commence, les camps de regroupement ? », je vous renvoie à Michel Cornaton.
Oui, il parle effectivement de 1955, 1954 1955.
Voilà, à peu près. Bien au moment de la… Ben, si vous voulez, la guerre d’Algérie, très schématiquement, c’est 1er novembre 1954, surtout les Aurès et un peu la Kabylie, etc., et puis début 55, on parlait, je suis en train de lire les mémoires d’Edgar Faure, Président du Conseil à l’époque, du Conseil des Ministres, on ne parlait pas de l’Algérie. On parlait du Maroc et de la Tunisie.
On parlait du Maroc et de la Tunisie ?
Alors l’Algérie est revenue, presqu’un an après le début de la guerre d’Algérie, le 20 août 1955, où là il y a eu une offensive du FLN dans le Nord Constantinois, parce que les Aurès c’est le Sud Constantinois, Juste une parenthèse : pour votre roman éventuellement : jusqu’en 1955-56 on dit plutôt l’Aurès au singulier. Le terme, malheureusement majoritaire aujourd’hui, les Aurès au pluriel, ça date à peu près de ce moment-là.
D’où vient le glissement du singulier au pluriel ?
Je ne sais pas exactement. Je n’arrive pas à… Je m’amuse à repérer les gens qui, avant 1955, utilisaient déjà le pluriel. Il n’y en a pas beaucoup, et je pense que ça a été largement les appelés qui ont dit ça. Il y avait un rythme, vous savez, un des premiers slogans des partisans de l’Algérie Française, quand Guy Mollet est arrivé en février 1956, c’était l’ancêtre du slogan de 1968, « CRS SS », là c’était « CRS dans l’Aurès ». Il y avait aussi « Mendès dans les Aurès », même si le pauvre Mendès n’était plus au pouvoir à l’époque, parce que ça rimait : Mendès, CRS avec Aurès. Si on parle des Aurès au pluriel, il peut y avoir, entre guillemets, un anachronisme, si on se place au tout début de la guerre. Très honnêtement c’est au singulier l’Aurès. Quand Mitterrand va dans l’Aurès, c’est… Ça c’est des détails. Je suis très pinailleur. Alors, quand est-ce que ça commence, je n’en sais pas plus.
Sylvie : D’après ce que j’ai lu, il s’agissait de vider des villages où les maquisards du FLN venaient se ravitailler, pour transférer les habitants vers des camps de transit.
Luc :C’est plutôt, les régions montagneuses, les villages, de façon à faire de ces régions montagneuses des zones interdites, dans lesquelles, tous les vivants, tous les êtres humains étaient suspects et on avait le droit de les tuer. Or ce n’était pas tellement par rapport aux villages proprement dits, même si dans ces zones interdites, il y avait des villages qu’on va détruire. Dans ces zones relativement homogènes, je ne sais pas, plusieurs dizaines de kilomètres carrés, les avions passent et mitraillent tous ceux qui s’y aventurent, touc, touc, touc ! Donc ce n’est pas tellement par rapport aux villages, mais par rapport à l’ensemble de la zone qui était le refuge des maquisards du FLN.
Des maquisards ?
Parce que les villages servaient essentiellement de bases de ravitaillement, c’est le truc classique : la journée, c’était l’armée française et puis la nuit, c’étaient les maquisards qui venaient s’approvisionner, de gré ou de force, mais souvent de gré.
Sylvie : C’est justement ce que je voulais savoir : c’était de gré que les villageois aidaient les maquisards, ou est-ce que parfois ils étaient obligés de le faire ?
Luc :Les villageois, avant d’être dans les regroupements ? Il y avait les deux situations. C’était en fait très compliqué, mais ça c’était surtout dans l’Aurès. Il se trouve que l’Aurès, c’est une région qui m’est chère, parce que j’y ai travaillé cinquante ans. Il y a deux ans… J’ai un copain qui est Algérien, enfin qui a la nationalité algérienne, mais qui est le curé de Batna. Donc Batna, c’est le chef-lieu de l’Aurès, si vous voulez. J’y suis retourné. Je me suis dit : j’y vais pour trois mois, pour faire un peu de soutien scolaire et tout ça. Finalement je ne suis pas resté 3 mois parce qu’il y a eu le Covid. Je continue par Internet, une fois par semaines, à faire un peu de soutien scolaire, par Zoom ou par What’s app avec des jeunes de là-bas. Et…
Excusez-moi de vous couper la parole, mais est-ce qu’il est judicieux que je situe l’action de mon roman dans les Aurès, puisque ça a été une zone…
Ah ! Ça a été une zone particulièrement dure et pionnière. Les deux grands bastions de la résistance, quoiqu’à mon avis, il y en avait trois, après le troisième, on peut dire, c’est l’Ouarsenis, mais l’Aurès et la Kabylie ça a été un grand choc, mais l’Aurès d’abord. Au début c’était l’Aurès beaucoup. Le 1er novembre 1954, le premier mort civil français, de la guerre d’Algérie, c’était dans l’Aurès. Il y a eu une attaque dès le 1er novembre 1954 à Batna.
L’Aurès a été… Mais en même temps, c’est compliqué l’Aurès. Je viens de terminer un livre des mémoires d’un Harki, de l’Aurès justement. Parce que dans l’Aurès, ce qui était compliqué, c’est qu’il y avait, peut-être plus qu’en Kabylie, plus que dans d’autres régions d’Algérie, il y avait un problème intertribal. Il y avait un système tribal, encore vivant, même encore aujourd’hui d’ailleurs, qui fait que si un camp, si une tribu, par exemple, prenait parti pour un militant indépendantiste, la tribu traditionnellement rivale de l’autre côté de la vallée pouvait plus facilement verser dans le camp… je ne dis pas de la France,… Il se trouvait que si une tribu avait pris facilement parti pour le FLN, la tribu rivale pouvait se mettre du côté de l’armée française… enfin il ne faut pas exagérer, il n’y a pas de preuve d’hostilité entre tribus dans toute l’Algérie et même dans tout l’Aurès. Mais, quand il y avait une hostilité traditionnelle intertribale, si une tribu prenait parti pour le FLN, il pouvait y avoir en réaction, parce qu’il pouvait y avoir des meurtres, je veux dire, de droit commun, de jalousie conjugale, de rivalités de terres, etc. Ça dégénérait : on se protège de la tribu adverse qui est pro-indépendantiste, enfin qui s’est engagée avec le FLN et on va demander des armes à l’armée française, non pas pour servir l’armée française, mais pour se défendre de la tribu ennemie. Il y a une phrase dans une BD qui est très bien, qui dit : « C’est ni la France, ni l’Algérie, c’est le clan, notre tribu, notre terre, et ça dans l’Aurès c’était particulièrement vrai. Malheureusement beaucoup d’Algériens aujourd’hui considèrent que les Harkis étaient des collabos… Moi je sais que quand je vais en Algérie, j’essaie de casser cette image des Harkis… l’assimilation des Harkis aux collabos de 1940 -1945. C’est sans doute excessif … Évidemment il y a des points communs. Évidemment les Harkis ont collaboré avec l’armée française, d’abord, souvent pas de gré mais de force. En plus, enfin, la colonisation française a duré 132 ans. L’occupation allemande de la France a duré trois ans, quatre ans. Donc ce n’est pas comparable. En fait je n’ai pas répondu à votre question. Je réagissais un petit peu, parce que vider les villages où les militants du FLN venaient se ravitailler, c’est vider des régions entières, qui comprenaient des villages. Mais ça permettait que ces régions entières, des montagnes en général, soient des zones interdites. Et donc tous les gens qui y sont, ils sont en infraction, donc on les tue, enfin je caricature.
Ah ! C’est à un point aussi radical que ça ? On peut les tuer ?
On peut les tuer. Je ne dis pas que ça s’est fait systématiquement, mais en fait ils étaient suspects en tout cas. Tous les gens, normalement, ne doivent pas y être. Ils doivent être en bas dans leur camp de regroupement.
D’accord. Mais vous parlez de L’Aurès, je sais que Dorothée Myriam Kellou, dans son documentaire radio, parlait de la plaine de la Mitidja….
Alors la Mitidja, c’est tout à fait autre chose. Je ne sais pas d’ailleurs s’il y a eu des camps de regroupement dans la plaine de Mitidja ?
Il semblerait qu’il y en ait eu, d’après ce qu’elle dit ?
Ah, voilà. La Mitidja, c’est vraiment la banlieue d’Alger. Voyez. (Il montre la carte des camps sur le livre de Michel Cornaton). Non, il n’y en a pas, voyez, 0%., Blida 0,5%. C’est ça la Mitidja : c’est Alger, 0% c’est normal, Blida, Blida c’est vraiment la Mitidja, si, 8,5%, ce n’est pas énorme quand même. Parce que la Mitidja, c’est une très riche plaine (accaparée, à l’époque par l’agriculture coloniale, aujourd’hui malheureusement par le béton), dans laquelle on a colonisé, c’est-à-dire que les colons… la colonisation a accaparé les terres pour des fermes européennes. Et du coup, les gens qui y habitaient ont été repoussés dans les montagnes. Mais traditionnellement, les gens des montagnes redescendaient pour faire les travaux d’ouvriers agricoles dans les plaines. C’est pour ça que je ne pense pas qu’il y ait eu tellement de camps de regroupement.
J’aurais donc plus intérêt à situer l’action dans l’Aurès ?
Alors peut-être pas forcément l’Aurès, mais voyez, là je ne connais pas très bien cette région-là, Perrégaux, Mohammadia, ça s’appelle aujourd’hui, 87,5 %, je découvre la carte en même temps que vous, ce n’est pas loin de cette région-là, ce sont des régions très colonisées.et pas très montagneuses. Vous avez Oran, là, et là Perrégaux, Mohammadia aujourd’hui, Apparemment je ne sais pas pourquoi, je ne connais pas bien. Parce que, par exemple, par contre Sidi Bel Abbès, il n’y a pas énormément, 18% de population. Il se trouve que mon ami Larbi, il était dans cette région, dans un camp de regroupement.
Il était à Sidi Bel Abbès ?
Oui. Je peux vous trouver une carte plus détaillée. Là il y en avait beaucoup, mais je connais assez mal cette région-là, c’est en fait le Sud Oranais, qui va être beaucoup d’actualité le mois prochain, puisqu’il va y avoir la canonisation de Charles de Foucault. Le Sud Oranais, c’est là.
Je peux partir de l’Aurès et situer mon action dans le Sud Oranais pour situer mon camp de regroupement ?
Attention, à mon avis, vos héros auront peu de chance d’avoir l’Aurès et le Sud Oranais. À mon avis c’est soit l’un soit l’autre. En général les appelés restaient un peu dans la même région et a fortiori les gens des villages de regroupement. Même aujourd’hui encore, il y en a très peu qui connaissent l’Oran. Mais ça peut être aussi dans une région littorale, soit de Kabylie soit de Mohammadia.
Donc en fait plutôt l’Aurès ?
À mon avis, peut-être la difficulté pour vous, pour l’Aurès, c’est que c’est une région qui a un particularisme culturel qui est différent du particularisme Kabyle. Parce que politiquement il n’y a pas une revendication. Les habitants des Aurès, traditionnellement, on les appelle des Chaouias. C’est un dialecte berbère comme le Kabyle. Mais autant en Kabylie, il y a une espèce d’identité kabyle forte, revendicative, quelquefois raciste contre les arabes, etc. et quelquefois contre l’Islam, autant dans les Aurès, les Chaouias, les gens sont moins fiers de parler Chaouia. C’est un peu le patois, un peu comme le gallo par rapport au français, ou le breton. Donc c’est une région très riche sur le plan culturel. Après, vous allez peut-être être obligée de faire des recherches un peu ethnographiques. J’ai plusieurs livres sur l’ethnographie de l’Aurès. Germaine Tillon a écrit plusieurs choses sur ça. Quand elle a fait sa thèse en 1937 – 1938, il n’y avait pas encore de village de regroupement. Quand elle est revenue en Algérie en 1956, je crois, elle n’a pas spécialement étudié les villages de regroupement, quoique c’est Germaine Tillon qui a parlé dans son rapport qu’elle a fait en 1958, 1956, je ne sais plus, elle a parlé de la clochardisation en Algérie. Parce que les camps de regroupement, c’est typiquement un facteur de la clochardisation de l’Algérie. D’ailleurs je crois que le livre de Michel Cornaton est préfacé par Germaine Tillon, non ?
Oui, tout à fait.
Vous savez qu’à côté de chez moi [à Rennes], la Maison des Sciences de l’Homme s’appelle « La Maison Germaine Tillon ». On avait fait une émission de radio là-dessus, sur Germaine Tillon. Bon, je continue votre questionnaire.
Oui, je vous demandais s’il y avait eu des mouvements de résistance des villageois ? Donc ça dépendait des tribus.
Vous voulez dire des mouvements de résistance au ravitaillement du FLN ?
Oui.
Ah, oui ! Moi, j’ai fait un film, il y a dix ans, pour le cinquantième anniversaire, qui s’appelle « À chacun son Algérie ». J’ai interviewé une vingtaine de témoins, à l’époque j’habitais à Dijon, une vingtaine de Dijonnais, pour leur demander des témoignages personnels sur ce qu’ils ont vécu pendant la guerre d’Algérie. Il y en a un qui disait clairement : « Ben, oui. On était rançonné par l’armée française, on était rançonné par l’OAS.
Par l’OAS ?
J’ai peut-être dit ça mais, je voulais dire le FLN, parce que l’OAS n’a pas pénétré dans ces régions-là. C’était en ville qu’ils étaient présents, c’était un mouvement très urbain. Peut-être dans la région de Bel-Abbès, ou dans la Mitidja. Il y avait le président des maires d’Algérie, qui était le maire d’un petit village de la Mitidja, qui était considéré comme un ultra, donc un précurseur de l’OAS, qui a été assassiné par le FLN. L’OAS, c’étaient surtout des urbains.
a suivre