Marc Bloch fut un grand résistant et est toujours un grand historien. L’histoire lui doit beaucoup c’est pourquoi nous nous devons d’en explorer son œuvre et sa vie, y compris ses silences.
Né en 1886 à Lyon, il sera assassiné le 16 juin 1944 dans l’Ain, en tant qu’otage des nazis auxquels il résistait. Pendant la première guerre mondiale, ses biographies indiquent que, entre deux périodes sur le front de l’Est, Marc Bloch a servi trois mois à Constantine. Mais que savons-nous de cette période algérienne et de ce qu’en a pensé Marc Bloch ? Très peu d’historiens rapprochent cette période de l’insurrection concomitante de l’Aurès en 1916-917 et de sa répression par plus de 10.000 soldats français retirés du front européen.
En ce jour de l’entrée au Panthéon, nous tentons de le faire en croisant sommairement les sources suivantes :
Marc Bloch ; L’histoire, la guerre, la résistance ; (édition établie par Annette Becker et Etienne Bloch ; Quarto Gallimard 2006, rééd 2025) et les pistes que m’a communiquées Annette Becker ces derniers mois
Des notes moins bien sourcées (notamment de Ammar Negadi) sur le même site :http://aureschaouia.free.fr/telecharg/aures-insurrection-1916.pdf ,
Des échanges avec plusieurs historiens spécialistes de Marc Bloch ou de l’Algérie.
La présente note se centre sur le Belezma, massif annexe (à l’Ouest) de l’Aurès, mais la rébellion de développe depuis la plaine du Hodna jusqu’à l’Aurès oriental, soit tout le sud du département de Constantine. L’« Historique du 72e régiment d'infanterie pendant la campagne 1914-1918 » (H. Charles-Lavauzelle (Paris), éditeur, 1920) précise « jusque dans le massif du Belezma et les régions du Hodna », n’évoque pas l’Aurès et, euphémiquement, décrit « il maintient l’ordre, et (...) assure le recrutement indigène ».
Marc Bloch passa 3 mois à Constantine, chef-lieu du département où se déroulèrent donc la plupart des rébellions. Elles se levaient contre le « recrutement par conscription de tous les "Sujets" français musulmans » institué par le décret du 3 Février 1912 mais dont l’acuité est évidemment accrue par le nombre de tués sur le front métropolitain. Ces Algériens à qui on refuse le droit de vote, acquièrent le « droit » de mourir pour la France !
Le mouvement commença dans la commune mixte de Barika dès fin septembre 1914 (Ageron) : Les habitants préféraient voir mourir leurs enfants en Algérie plutôt qu’en France !
L’évènement le plus marquant se déroule dans la nuit du 11 au 12 novembre 1916 : 1.000 à 1.500 insurgés Ouled Aouf attaquent le bordj de Mac Mahon, siège de la commune mixte d’Aïn Touta (dans la vallée qui sépare Belezma et Aurès). L’administrateur et le Sous-Préfet de Batna furent tués.[1]
Le 6 décembre 1916, le commandant en chef des forces de l’Afrique du nord demande des renforts. L’État-Major parisien n’accepte de retirer du front métropolitain que la 250e brigade (dont le 72°Régiment d’Infanterie RI de Marc Bloch) et une escadrille d’avions.
Marc Bloch arrive de Marseille à Philippeville le dimanche 17 décembre ; il reste une semaine dans cette ville littorale à l’hiver clément, avant de gagner lundi 25. son affectation à Constantine aux hivers froids.
D’après Meynier, les 72e et 91e R.I. ne débarquent que début 1917. Ces régiments vont former l’armature principale des troupes qui vont atteindre 13 000 à 16 000 hommes dans le Constantinois ...pendant que des milliers d’autres soldats français ... et algériens se battent sur la Somme ! « Aux temps forts de la répression, il y a donc un militaire pour quatre habitants dans le Sud-Constantinois » (Meynier)
D’après les annotations de Bloch (Becker), son emploi du temps peut sembler assez casanier avec des semaines à Constantine, sans nul doute à son poste militaire, et certaines fins de semaine qui semblent touristiques : 31 décembre et 1 janvier 1917 à Biskra ; 13 et 14 janvier à Alger ; dimanche 4 février à Timgad. Certes Timgad est à mi-chemin entre la rébellion du Belezma et celle de l’Aurès (Khenchela, Chechar) mais en est distante de dizaines de kilomètres et semble épargnée, du moins jusqu’à mi-février. De même, Biskra est un haut lieu touristique même si la route et le chemin de fer depuis Constantine longent le pied du Belezma et traversent des lieux qui ont été sanglants dans les semaines précédentes, en particulier Aïn Touta-Mac Mahon mais aussi El Kantara.
Par contre du samedi 17 février au mardi 20 mars 1917 Marc Bloch n’indique aucun lieu. On peut supposer une intensification de l’implication de Marc Bloch soit dans son poste à Constantine soit sur le terrain, sur un des terrains de la répression dont le centre de gravité passe du Belezma à l’Aurès proprement dit.
En effet, « Le 4 février 1917, une escadrille quitte Aïn-M ’Lila pour Biskra d’où elle effectue des opérations contre les groupes rebelles. (...) . Les missions consistent à lancer des tracts et des bombes à proximité des campements. Des postes de ravitaillement sont créés en de nombreux endroits et approvisionnés par caravanes de chameaux si l’accès en automobile est impossible. Tout l’Aurès est survolé de façon intensive au départ de Biskra et des aérodromes de campagne de Batna, Timgad et Zeribet-el-Oued. » (http://alger-roi.fr/Alger/aviation/pages/84_aviation_militaire_12_18.pdf)
Du 22 au 28 février les colonnes opérèrent respectivement dans le Djebel Guerioun [à 7 km SE d’Aïn M’Lila], le Hodna et l’Aurès (Ageron)
Du 4 au 26 mars 1917, trois colonnes sillonnèrent tout l’Aurès : de Batna à Biskra, via oued Taga, Médina, Tkout ; du djebel Chechar (Taberdga) jusqu’à Khenchela ; de Biskra jusqu’à Zeribet El oued puis Timgad, Lambèse et Batna (A.O.M. 8X227 (31mi22) et 8X221 : itinéraires des colonnes en Aurès » (cité par Zouzou).
Marc Bloch a-t ’il accompagné ? dirigé une de ces colonnes à leur démarrage ? qu’en a-t-il pensé ?
Le mercredi 21 mars 2026, Marc Bloch est à Philippeville d’où il embarque le samedi 24 mars, sans doute en même temps que le reste de « la brigade d’infanterie |qui] fut rembarquée pour la France » « en mars 1917 » (Ageron).
La répression aura duré cinq mois (Meynier) et le séjour algérien de Marc Bloch quatre mois
Cette période de la vie du grand historien devrait poser questions aux historiens d’aujourd’hui. Non-historien, je me permets de les poser, à des plus jeunes que moi
Marc Bloch a-t ‘il écrit quelque chose sur cette répression dont il fut pour le moins le témoin ?
Qu’a-t ‘il pensé et fait de l’ordre du général de Bonneval du 8 janvier 1917, à savoir que la totalité des mechtas insoumises «serviront d’otages jusqu’à complète exécution des conditions de soumission » et des autres instructions à savoir : «Les bombardements par les [canons] 65 de montagne, l’incendie de toutes les mechtas «rebelles», la destruction des silos de grain, les razzias massives de bétail, les amendes collectives et les séquestres, la prise comme otages des familles des insoumis, «Les indigènes qui résisteront les armes à la main seront passés par les armes» (cité par Meynier).
Sur le nombre de victimes, les seules indications sont celles du préfet Seignouret (cité par Meynier) d’après lequel il y aurait eu :« deux ou trois cents indigènes tués parmi lesquels plusieurs femmes et enfants ».
Après-guerre, qu’a pensé Marc Bloch des dénonciations de cette répression ?
Un député modéré, Aubry, décrivait ainsi devant la Chambre bleu-horizon l’action de son régiment : « Nous avons fait des colonnes et nous avons brûlé des villages sans rime ni raison. Nous brûlions des mechtas alors que nous savions que les habitants avaient leurs fils au front. J’ai entendu moi-même des pères arabes nous dire en pleurant : « II est malheureux que vous fassiez brûler nos demeures alors que nos fils se font tuer en France » (J. O. Chambre Débats, 28 décembre 1920, cité par Ageron).
« Nul besoin donc d’invoquer, comme le fit le rapport officiel d’O. Depont, sans les prouver, « des menées anti-françaises venues de l’extérieur » ou « les exaltations de mystiques abrités dans leur zaouïas » » (Ageron).
L’Ikdam, organe de défense des intérêts des Musulmans, créé par les « Jeunes-Algériens », écrivait en septembre 1922 : « en 1916-1917 on a enfumé, rôti, lardé les indigènes qui s’étaient révoltés contre la conscription et l’envoi aux tranchées... Les horreurs du Belezma sont encore présentes à nos mémoires. Nous savons de quoi sont capables ces troupes livrées à leur instinct animal » (cité par Ageron).
Annette Becker nous écrit en 2026 cet éclairage partiel « Les journaux de marches et opérations, bien que souvent aseptisés, donnent une idée de la chasse féroce aux réfractaires qui est menée : « La colonne procéda à la razzia de quelques gourbis. (…) » On ne peut croire que Bloch, le futur inventeur des rumeurs de guerre avait pu avaler la propagande d’une révolte fomentée par l’ennemi[2]. C’est sans doute pour cela aussi qu’il garda toujours le silence sur cet épisode. »
Sur le terrain, dans le Belezma, la mémoire de cette répression de 1916-1917 s’amalgame avec celle aussi féroce de 1871 qui connut les mêmes hauts-lieux dans le Belezma (djebel Mestaoua) et même les mêmes objets mythiques : le canon en chêne des résistants !
Certes comme me l’écrit mon amie Evelyne, « Bloch était un homme de son temps, donc limité, et le colonialisme était une « valeur » au début du 20° siècle. Cela ne l’a pas empêché d’être un bon historien et un homme très courageux... »
Plusieurs sources françaises semblent indiquer que Marc Bloch n’aurait eu aucune activité de répression armée et passa un « séjour tranquille ». On peut penser que ce ne serait pas le régiment de Marc Bloch qui aurait commis les violences dénoncées par Ageron, Meynier et l’historiographie algérienne. Reste à comprendre, si c’est possible, le silence de Marc Bloch sur les consignes brutales de répression qu’il a dû avoir entre ses mains
Au-delà de Marc Bloch, on peut s’interroger (avec Pierre-Jacques Derainne) sur la fonction politique et idéologique des panthéonisations et sur la marginalisation de l'anticolonialisme dans ce lieu (voir les débats que Gisèle Halimi). Cette dimension pourrait être réactivée, il n’est pas trop tard, en signalant que Marc Bloch suivait au panthéon Germaine Tillion qui l’a elle-même suivi, « 20 ans après dans les Aurès » !
J’ai conscience que ces questions mal documentées par un non-historien, simple ami de l’Aurès et du Belezma, pourraient être utilisées pour diminuer, à l’heure de sa panthéonisation méritée, l’exemplarité de notre historien résistant qui mourut au nom des valeurs républicaines. Ces idéaux ont pourtant été foulées au pied par plusieurs opérations menées par la France pour laquelle Marc Bloch donna sa vie
Luc Thiébaut 22/06 complétées 5/7/2026, maisondelamediterraneerennes.com
[1] Peu après furent attaquées une ferme à Victor Duruy |aujourd’hui Ouled Chellih] et la maison forestière des Tamarins où un brigadier forestier fut tué.
[2] « L’espionnage allemand, profitant de l’absence de troupes métropolitaines dans nos colonies d’Afrique du Nord, tente de soulever contre nous les indigènes. » « Historique du 72e régiment d'infanterie pendant la campagne 1914-1918 » (H. Charles-Lavauzelle (Paris), éditeur, 1920)